| | On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 | |
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polaris VAOVAO


Age : 38 Inscrit le : 01 Avr 2006 Messages : 76
| |  | | Robinson V.I.P.


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| |  | | Langevine974 V.I.P.


 Age : 50 Inscrit le : 21 Nov 2005 Messages : 1044 Localisation : Ile de la Réunion
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Jeu 20 Sep - 7:09 | |
| Oh là là !!! Quel début, trés belle écriture, j'aime beaucoup et suis particulièrement touchée par certaines phrases. Bref, vous avez tout compris et j'en suis ravie. Ce blog est trés interessant, belle découverte. Merci Vite la suite !!! _________________ Fait de ta vie un rêve, et d'un rêve une réalité (A de Saint-Exupéry) http://langevine.uniterre.com |
|  | | polaris VAOVAO


Age : 38 Inscrit le : 01 Avr 2006 Messages : 76
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Mar 2 Oct - 22:22 | |
| Et voici mes impressions, comme promis...
Regards
Je n’ai pas mis un pied hors de l’aéroport que déjà, tous les regards du monde ont changé. Ce n'est plus le regard indifférent auquel je suis habituée, le regard d'une occidentale pour une autre, et que l'on me lance d'égale à égale, juste avant de me couper la route ou, à la rigueur, de me dire bonjour avec un sourire frileux, mais tout autre chose, de l'ordre de l'envie, de la chasse, de l'admiration, de l'espoir. Toutes ces fenêtres donnent sur des âmes qui nous cherchent et nous appellent comme si elles avaient besoin de nous, et en même temps qui ne peuvent s'empêcher de nous contempler avec une curiosité empreinte de retenue et d'envie, comme si nous étions des extra-terrestres à qui, par politesse, on ne devait pas dévoiler la laideur extraordinaire, mais dont, en même temps, on envierait les capacités hors du commun de leurs tentacules. Je me fais l'effet d''avancer bien maladroitement au miileu d'une vérité encore obscure, où je devine un mystère profond, complexe, l'ampleur d'une réalité qui ne peut m'être livrée tout de suite. Et dans ces yeux sombres dont nous semblons être à la fois la proie et le modèle, seule me guide pour le moment une lueur froide et sans joie, toute professionnelle, lorsqu’ils nous voient, nous les vazahas, les étrangers, les touristes, qui débarquons ainsi, flêtris par le manque de sommeil et le confinement, lourdement chargés et encore éberlués par leur traversée dans l'espace-temps, le temps d'une nuit blanche, peut-être également aveuglés par tous les désirs, tous les espoirs qui les animent, eux aussi.
Une nuée d’hommes fond sur nous. Porteurs, guides, chauffeurs cherchent à nous imposer leurs services. Nous aurons besoin de quelques jours pour apprendre à décliner leurs offres et ne plus payer des services dont nous n’avons pas besoin. Nous sommes pris en main par le chauffeur de la maison d’hôtes et nous ne retrouvons un peu de calme que là-bas,une fois la grille passée et le chien méchant contenu par le gardien - mais nous dit-on pour nous rassurer, il ne mord que les Malgaches... - dans un jardin où des parfums sucrés et puissants nous surprennent et assurent, comme des doublures tardives mais efficaces remplaceraient au pied levé les stars parties jouer les voyous dans un autre film, notre premier éblouissement pour le pays.
A l’abri derrière les vitres du 4 x 4 c’est mon regard maintenant, que je devine grand ouvert, posant des yeux écarquillés sur ce qui m’entoure, un peu à la façon des lémuriens que nous rencontrerons bientôt. Nous découvrons la capitale : grise et enchevêtrée, pleine de gens pressés qui vont au travail, à la différence près que le costume cravate est remplacé par les vêtements sommaires que les Chinois vendent aux marchés du monde entier, et qu’ici beaucoup portent même sales, même en loques, tandis que les passants, une fois notre identité de vazaha établie, tournent toujours vers nous ce regard froid et professionnel qui cherche à nous vendre quelque chose, des torchons, des bibelots, n’importe quoi.
Le taxi qui tente de nous extorquer plus d’argent que de raison, la foule qui se presse à pied au milieu des embouteillages, la perte totale de l’orientation dans une capitale inconnue viennent renforcer cette étrangeté qu’on nous renvoie sans cesse. De français moyens bêtement partis en vacances, nous sommes devenus, par le coup de baguette magique appliqué par les normes financières, des Américains riches à millions que l’on peut exploiter sans vergogne. Ainsi, lorsque nous nous rendrons au parc de Tzimbazaza qui expose les richesses de la faune et de la flore malgaches au cœur de Tananarive, nous devrons payer 25 fois plus cher que les indigènes. Mais le regard porté en sens inverse est peut-être pire encore.
Quand nous rencontrons une connaissance expatriée qui a la bienveillance de nous conseiller sur notre périple, à la terrasse d’un café où il commande notre repas, le ton et l’attitude qu’il réserve au serveur nous coupent le souffle : bref et sans égard, comme on parlerait à un attardé malfaisant. Un colon du début du siècle dernier ne parlerait pas autrement à son boy que ce Français du troisième millénaire, établi dans le pays depuis vingt ans et qui y a fait fortune selon les normes locales.
Entre le statut de touriste exploité et celui de post-colon détestable, trouverons-nous un moyen terme ?
Je suis bien venue follement, naïvement, chercher le paradis ici. Mais ces regards que les uns portent sur les autres, si pleins de leurs besoins et de leur histoire, sont tellement prégnants qu’ils supplantent toutes les autres impressions vécues depuis notre arrivée il y a quelques heures et me poussent à commencer ainsi ce journal de voyage, sur cette note un peu morose, à propos de l’étrangeté des regards.
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|  | | chantal1303 Mbre TOP


 Inscrit le : 19 Juil 2007 Messages : 180 Localisation : Madagascar en pensées si non en gironde
| |  | | Robinson V.I.P.


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| |  | | polaris VAOVAO


Age : 38 Inscrit le : 01 Avr 2006 Messages : 76
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Mar 2 Oct - 22:42 | |
| | Je réponds en mp à chacun et chacune de vous... |
|  | | yvesJOUET ACTIF


 Age : 59 Inscrit le : 01 Mai 2007 Messages : 94 Localisation : GUERANDE (Loire- Atlantique
| Sujet: Magnifique témoignage.... Mer 3 Oct - 12:18 | |
| Polaris,
Tu as mis des mots et du texte sur ce que nous ,ressentons dès notre arrivée à Madagascar. Ces sentiments,nous les avons vécus mais;très probablement incapable de coucher sur le papier ou sur Internet et de les mettre en forme.Bravo pour cette belle interprètation des regards de Malgaches à la descente d'avion.Et puis le portrait du vieux Français autoritaire semble correspondre ce que l'on voit et que l'on dénonce dans le silence... Il y à derrière cette très belle écriture du" pro"!! A quand le "Goncourt "de Madaland ?
Bien sincèrement Yves
mon blog:http://yvesamada.uniterre.com/ |
|  | | ppjc Mbre TOP


 Age : 56 Inscrit le : 04 Avr 2006 Messages : 327 Localisation : Bruxelles
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Mer 3 Oct - 18:31 | |
| Bonjour à toutes et tous, Oui, superbe description du premier contact, des premiers regards malgaches sur nous autres Occidententaux suralimenté, bien portant prenant des vacances dans ce pays ou les habitants ont du mal à survivre. _________________ Se connaître soi-même, c'est s'oublier. S'oublier soi-même, c'est s'ouvrir à toutes choses. |
|  | | chantal1303 Mbre TOP


 Inscrit le : 19 Juil 2007 Messages : 180 Localisation : Madagascar en pensées si non en gironde
| |  | | Robinson V.I.P.


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| |  | | Langevine974 V.I.P.


 Age : 50 Inscrit le : 21 Nov 2005 Messages : 1044 Localisation : Ile de la Réunion
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Jeu 4 Oct - 11:10 | |
| Moi aussi, j'aime beaucoup ton style d'écriture et j'attends la suite avec impatience. Tes impressions m'intéressent beaucoup.
Pour ma part mon premier contact avec Madagascar a été différent car je n'ai découvert Antananarivo qu'au bout de mon troisième voyage dans le pays. J'ai débarqué pour la première fois à Tamatave au début des années 90. J'attendais ce voyage depuis tellement longtemps et j'avais imaginé tellement pire qu'en fait j'ai été agréablement surprise. J'ai surtout connu au début le Madagascar de la brousse, c'est totalement différent. La misère n'y était pas si criante.
Merci beaucoup pour ce récit vraiment trés interessant et si bien écrit.
_________________ Fait de ta vie un rêve, et d'un rêve une réalité (A de Saint-Exupéry) http://langevine.uniterre.com
Dernière édition par le Jeu 4 Oct - 16:13, édité 1 fois |
|  | | yvesJOUET ACTIF


 Age : 59 Inscrit le : 01 Mai 2007 Messages : 94 Localisation : GUERANDE (Loire- Atlantique
| Sujet: Regards... Jeu 4 Oct - 11:21 | |
| Qui n'a pas eu d'émotion en voyant cet homme handicapé...[img] http://img48.imageshack.us/img48/3997/isalon7241jq9.jpg[/img] Beaucoup d'entre nous l'ont croisé sur le trajet du train FCE de Fianarantsoa-Manakara.. Il fait partie des clichés que l'on ose pas mettre en ligne...Il est tellement bouleversant!! Il réussi meme le tour de force de monter dans le wagon des Vasahas glaner ici et la quelques Ariary ou de la nourriture.. Polraris arriverait mieux que moi à faire partager ces moments qui sont parfois d'une telle intensité que notre légendaire charisme d'homme s'en trouve ébranlé;toujours dans notre pudeur silencieuse... Comme disait Jacques Brel:Faut vous dire Monsieur ! que chez ces gens la;On ne cause pas.... Amitiés à tous les Madalandiens Yves http://yvesamada.uniterre.com/ |
|  | | yvesJOUET ACTIF


 Age : 59 Inscrit le : 01 Mai 2007 Messages : 94 Localisation : GUERANDE (Loire- Atlantique
| Sujet: Regards Jeu 4 Oct - 11:22 | |
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|  | | polaris VAOVAO


Age : 38 Inscrit le : 01 Avr 2006 Messages : 76
| Sujet: Re: On y était ! Du 16 août au 15 septembre 2007 Mar 9 Oct - 14:43 | |
| Merci beaucoup pour vos commentaires.
La Piste rouge
Au pays du Menabe nous roulons, tanguons, cahotons dans le 4 x 4 qui nous emmène aux Tsingy, nous passons des « barrières économiques », péages improvisés où l’on nous rackette innocemment, nous nous cognons les uns contre les autres, nous nous heurtons aux parois poussiéreuses du véhicule, nous nous apprenons quelques mots dans nos langues respectives, nous chantons, nous rions et souffrons tous et toutes ensemble. Nous avons confié nos vies à ces deux inconnus que sont Yari et Mam, notre chauffeur-guide et son mécanicien, et les voici qui nous entraînent au cœur d’un royaume sauvage et désertique, savanes hérissées d’immenses baobabs, forêts d’aloès, tamariniers, sakoas, palmiers, sèches et inextricables, sillonnées parfois d’une piste de latérite, nue et rouge, où notre passage soulève des nuages de poussière et parfois le sourcil d’un éleveur de zébu ou de son enfant, qui nous regarde passer avec stupéfaction, croisant tous les dix kilomètres une femme portant son ballot sur la tête et même un vazaha fou, pédalant lentement sur un vélo improbable, loin de toute aide, nourriture ou population, loin de tout, et que je ne peux m’empêcher d’encourager à travers la vitre sale où il m’aura tout de même aperçue, dans le magma mouvant de nos corps en voyage.
Les idées me viennent en foule, mais impossible d’écrire dans cette attraction de foire où nous serons mis à l’épreuve durant les 8 heures que durent le trajet de Morondova aux Tsingy de Bemahara, où nous ne nous doutons pas de ce qui nous attend.
Enfin Madagascar telle que nous l’avions rêvée, exotique et africaine et renversante. De l’aventure, certes, mais à notre dimension, c’est à dire sans que nous soyons blessés ou affamés ou mis en trop grand péril soit par des paysages inaccessibles qui auront la bienveillance de se laisser voir sans perdre de leur superbe, soit par des bêtes féroces - crocodiles ou requins – qui auront celle de n’apparaître que dans notre imagination, ingénieusement stimulée par les récits de nos livres ou de nos guides, tous plus futés les uns que les autres.
Notre voyage poursuit ses grands écarts : cela ne fait pas deux heures que nous avons quitté l’univers high-tech d’Air Madagascar et les cyborgs souriants et impeccables qui nous servent d’hôtesses et de stewards, que nous voilà dans cette ville poussière qu’est Morondova, ville bien incroyable en vérité pour les urbains occidentaux que nous sommes, longeant deux routes parallèles et entassant les échoppes tenues par des indiens, les mosquées, les écoles coraniques en face des écoles chrétiennes, les bébés faisant leurs besoins au pied des casseroles qui chauffent, les tripes des zébus exposées dans l’air brûlant, les hôtels indiqués par des pancartes peintes à la main, les enseignes étonnantes surplombant ce qui, chez nous, s’appellerait un taudis : « chirurgien dentaire », « avocat et notaire », et même « danse classique » avec une danseuse figurée sur pointes. Pourquoi n’ai-je pas tout noté ? Ne serait-ce pas l’occasion, encore une fois, de sourire et de s’émerveiller devant l’âme de ce peuple qui, par ces messages ingénus, invraisemblables, suspendus à chaque coin de rue, défie son destin, affirme son droit au bonheur, et, au coeur d'un maelstrom de difficultés sans fin, s’avance tout de même d’un pas tranquille, souriant malgré tout et ne se laissant pas abattre, qualités si chères à mon coeur.
Brutalement projetée d’un monde à l’autre, je ne sais pas sortir de mon rôle de spectatrice lorsque j’assiste à d’autres injustices que je serai amenée à comprendre – sinon à excuser – un peu plus tard, quand l’heure des grandes discussions viendra avec notre expatrié, à la fois si peu agréable avec les Malgaches et si amical avec nous. Ainsi nous assistons, impuissants et confus comme à chaque fois où la situation se présente, au discours moralisateur que le gérant vazaha de notre hôtel fait à son jardinier malgache, dénoncé par sa petite fille métissée : « Papa, Roland il est pas dans le jardin ». Appelé dans le bureau où nous nous trouvons par hasard, le fameux Roland a exactement la même attitude que les enfants lorsqu’ils ont fait une bêtise – ou non : trop impressionnés par l’adulte qui les réprimande pour expliquer leurs actes et défendre leur cause, et c’est par monosyllabes qu’il répond aux questions de plus en plus agacées de notre hôte. « Ils quittent leur poste pour boire » s’excuse celui-ci. Que répondre ? Si nous ne pouvons défendre un alcoolique, cela nous est également difficile d’accepter les justifications d’un homme qui humilie son employé devant deux étrangers et une enfant. Nous laissons derrière nous la petite fille qui va jouer avec son jardinier, princesse cruelle et innocente, élevée dans le mépris de son propre sang. Quel avenir construira-t-elle ?
Une rencontre vient nous rafraîchir lorsque le patron nous conduit à notre chauffeur-guide qui va nous accompagner aux Tsingy : Yari. Le Malgache se présente à nous d’une voix et dans un français limpides, avec une poignée de main ferme. Nous partons, bêtement rassurés par cette première approche familière. Une journée de piste nous attend, 200 kilomètres d’une route de terre défoncée où notre véhicule plonge et réapparaît, bascule et manque de se coucher sans cesse. Le sourire du jeune mécanicien, Mam, qui apprend le métier auprès de Yari, est pur comme celui d’un ange gardien.
Si mon compagnon reste réservé, mon caractère me pousse au-devant de ces gens qui sont les premiers Malgaches avec lesquels nous avons un contact un peu soutenu. J’essaie d’enchaîner mes questions sur leur pays sans les contrarier, les fatiguer ou les lasser mais que saurai-je de ce qu’ils pensent vraiment ? Notre échange se porte donc sur les faits, les informations, les caractéristiques essentielles de nos cultures et nous voici peu à peu dégelés, plaisantant et riant de nos différences, presque à l’aise les uns avec les autres.
Yari est croyant, mais ne nous encombre pas avec Jésus. Sa foi se fait plus subtilement présente dans ses paroles et dans ses actes. Comme la piste n’en finit plus, nous abordons les sujets qui fâchent ou qui rapprochent, selon la manière dont on les traite. Nous discutons de l’attitude de leurs patrons vazahas. Pas de haine chez Yari, mais un sentiment d’injustice et d’impuissance qui rejoint le nôtre. Sans qu’il ait besoin de l’expliquer, notre guide-chauffeur se rabat sur le plaisir du travail bien fait, où il peut oublier ses frustrations. A ses yeux, nous ne représentons pas d’autres vazahas, sur qui il pourrait se venger des constantes brimades qu'il doit subir de la part de leurs peuples, mais d'autres personnes dont, en plus, on lui a confié le sort. Et c’est ainsi qu’il nous traite, comme si nous étions des enfants, douillets qui plus est, des petits princes dont il a la garde. Alors il nous demande si nous ne souffrons pas trop des conditions du voyage, nous rappelle de boire, suggère de faire une pause, nous explique où nous sommes et les raisons de nos arrêts, tout en répondant patiemment à mes questions, cherchant à décrire son pays, comme son propre destin, avec justesse et dans l’espérance, essayant de ne verser ni dans la complaisance ni dans le misérabilisme.
Pour entrer dans les Tsingy, site sacré pour les Sakalava, nous devons franchir la Tsiribinha, le fleuve aux crocodiles et aux quatre étoiles dans les guides. Le passage du bac est une épreuve de patience pour nos corps brisés et tremblants, vacillant sur leurs jambes lorsqu’ils sortent du 4 x 4 qui va faire la traversée, comme nous, sur une embarcation faite de planches clouées à trois pirogues à moteur. Car bien sûr cela ne se passe pas comme prévu et, comme nous commençons à apprendre les vertus de la Confiance, nous découvrons l’Impondérable, autre caractère incontournable du voyage à Madagascar, proche en cela de toute l’Afrique. Au pays des voitures qui affichent 400 000 kilomètres au compteur, des taxi-brousses rafistolés où le nombre de passagers est illimité, la chance, le destin, l’action de forces invisibles, toutes notions suspectes en notre monde pragmatique régi par les lois et les sciences, jouent un rôle déterminant dans tout ce que l’on entreprend. Ainsi, notre voiture, montée sur un autre bac et avec laquelle sont restés nos guides et toutes nos affaires, mettra des heures à arriver. Arrivés sur l’autre rive, sans nouvelles, sans argent, sans papiers, nous attendons.
Aux habitants qui vivent au bord de la Tsiribinha, notre petit groupe d'Indiana Jones du dimanche offre l’attraction du jour : le spectacle étonnant des maîtres de l’univers déchus et déplacés, sales, ébouriffés, couverts de poussière rouge, bardés de protections autour de leurs pieds tendres et de leurs formes molles ; spectacle qui contraste avec celui des hommes, aux corps musclés et sculptés, virevoltant autour des bacs, pieds nus sur les planches aux clous rouillés et rabattus d'un coup de marteau, pieds nus sur les passerelles d’acier permettant aux lourds véhicules de descendre de la berge sur les embarcations, et retombant lourdement, dangereusement entre leurs jambes, parfois estropiées ; spectacle qui contraste avec celui des femmes, aux corps rebondis et fermes, aux visages de poupons, dont les outils sont la terre, le ciel et l’eau, seulement vêtues d’une étoffe drapée de couleur vive, et dont la gaieté éclate au milieu des tons chauds de la latérite ; oui ce doit être étonnant ces couples qui se permettent certaines caresses, et ces femmes blondes et seules parlant une langue syncopée et maladroite : « La voiture… arriver ici ? » Le Malgache baisse les yeux et la gêne le fait sourire – qui est cette femme célibataire qui l’apostrophe devant tous ses collègues ?- L’un d’eux lui traduit la phrase et les voilà partis dans un fou rire homérique devant la pauvre touriste qui s’applique à rester souriante, tandis que l’inquiétude et l’embarras envahissent son regard. Aucune réponse de l’un ou l’autre passeur, évidemment… Pauvres vazahas qui n’osent pas se parler et s’interrogent sur leurs affaires et leurs guides disparus et le temps qui s’écoule avec tant de lenteur, sans que personne ne s’en soucie, ne s’agite ou ne fulmine en se plaignant de la sncf, de tous ces fainéants de fonctionnaires, de tous ces politiciens corrompus du gouvernement et de la vie qu'on nous oblige à mener... Pauvres vazahas qui passent les uns devant les autres sans oser se regarder, en s’appliquant à ne pas se voir, comme des fantômes, comme honteux d’être là, d’être à la merci de ces forces invisibles qu'ils méprisent tant, de ces éléments dont leur confort les préserve, et de toutes ces choses d’habitude si bien évacuées de leur vie, au milieu de celles qui font leur vaisselle dans le fleuve et se hurlent des histoires de bac à berge, en faisant profiter tout le monde de leur conversation, apparemment toujours hilarante, au milieu de ceux qui s’entraident et se touchent et se lavent et se peignent devant nous... Pauvres vazahas qui, par un retournement de situation - assez savoureux puisque nous avons payé une petite fortune pour venir jusqu’ici le vivre – sont devenus des âmes errantes qui essaient d’acheter en souriant la bienveillance des seigneurs de la berge.


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